Il était à peine midi, le lundi 8 janvier 1996, quand un grondement anormal a déchiré le ciel de Kinshasa. Soudain, un Antonov An-32B de la compagnie privée Scibe-Zaïre Air Lift, lourdement chargé, a raté son décollage à l’aérodrome de Ndolo. Le nez ne s’est jamais levé. Au contraire, l’appareil a poursuivi sa course folle. Puis, il a traversé la rue séparant la piste du marché populaire de Simbazikita — aujourd’hui Tipe K Bomoko — avant de s’écraser en pleine zone commerciale.
Le chaos au cœur du marché
« Ça a vraiment fait boum ! » se souvient Didier Lumbu Sangwa, âgé de 15 ans à l’époque. Ce jour-là, toute sa famille se trouvait sur les lieux. En quelques secondes, l’avion-cargo a labouré le marché sur près de cent mètres. Ainsi, il a emporté des centaines de vies.
Le chaos était total. D’abord, des corps sans vie jonchaient le sol. Ensuite, des blessés hurlaient. Enfin, les étals se sont réduits en poussière. Ismaël, alors âgé de 12 ans et aujourd’hui chargé de la sécurité du marché, témoigne : « J’ai vu les mamans, les papas qu’on voyait tout le temps… ils étaient morts. »
Un bilan lourd et une enquête accablante
Le bilan a vite glacé le pays. Officiellement, les autorités ont recensé 237 morts. Pourtant, les témoins et les ONG évoquent au moins 250 victimes, sans compter les disparus. Très vite, l’hôpital Mama Yemo, le plus grand de la capitale, a lancé un appel urgent aux dons de sang. Cependant, faute de matériel et de médicaments, il a dû refuser des blessés.
Pendant ce temps, la foule en colère a tenté de s’en prendre à l’équipage. Quatre membres russes, légèrement blessés, ont échappé de justesse à un lynchage. À la radio, le ministre des Transports de l’époque, Bernardin Munguldeaka, a révélé un élément clé : l’Antonov transportait une surcharge de 600 kilos. Par la suite, l’enquête a mis en cause la vétusté des appareils. Elle a aussi dénoncé les pratiques opaques de certaines compagnies privées. À l’époque, dans un Zaïre enclavé, l’avion restait souvent le seul moyen de transport fiable. Trop souvent, les normes de sécurité passaient au second plan.
Trente ans après, la vie continue sans l’oubli
Trente ans plus tard, la vie a repris ses droits. Aujourd’hui, le marché Tipe K Bomoko vibre à nouveau. Les étals débordent de fruits et de légumes. La musique résonne, les clients négocient. Pourtant, la mémoire demeure intacte. « Chaque 8 janvier, les pasteurs et les prêtres venaient prier pour les victimes », rappelle Didier, devenu président du marché.
Kalala, 28 ans, vend des tomates exactement à l’endroit où sa grand-mère a perdu la vie. Il n’était pas né à l’époque. Pourtant, le récit familial a transmis le traumatisme. Comme beaucoup d’autres familles, la sienne n’a jamais reçu d’indemnisation.
Une piste toujours là, comme un rappel
Depuis, par précaution, les avions qui décollent de Ndolo évitent le marché. Désormais, ils prennent la direction du fleuve Congo. Toutefois, la piste reste là, toute proche. Elle rappelle sans cesse ce jour de janvier 1996 où, brutalement, le ciel est tombé sur Kinshasa.



Dans cette guerre où les communiqués accompagnent les combats, la version des rebelles diffère. L’AFC/M23 dénonce une « offensive généralisée » lancée dès 3 heures par « la coalition criminelle de Kinshasa », avec artillerie lourde et drones visant délibérément des zones densément peuplées.