Houston, Texas. La nuit est encore chaude, les échos des chants des supporters congolais résonnent encore dans les rues de la ville américaine. Les Léopards viennent d’offrir à leur pays le premier point de leur histoire en Coupe du monde, un exploit arraché face au Portugal de Cristiano Ronaldo. La fête est belle. L’ambiance, euphorique.
Mais dans une salle de Houston, loin des projecteurs du stade, le président Félix Tshisekedi a choisi ce moment de liesse nationale pour livrer un tout autre discours. Un discours qui, s’il a commencé par célébrer les héros du terrain, a rapidement pris un tour politique d’une rare virulence.
LA SUITE APRÈS LA PUBLICITÉ
« Quand nous avons dit qu’un chien pouvait nous diriger, nous avons ouvert la voie aux ennemis », a lancé le chef de l’État devant des Congolais médusés.
« Ce chien-là » : une attaque frontale contre Kabila
En quelques mots, Félix Tshisekedi a franchi une ligne rouge. Jamais, dans ses précédentes sorties publiques, le président n’avait employé des termes aussi insultants à l’égard de son prédécesseur, Joseph Kabila. Le qualifier de « chien », c’est non seulement une humiliation personnelle, c’est aussi un acte politique lourd de conséquences dans un pays où les tensions entre les deux camps n’ont cessé de croître.
L’ancien président, qui a dirigé la RDC pendant près de deux décennies, n’a pas encore réagi officiellement. Mais ses proches dénoncent déjà une « dérapage inadmissible » et une « tentative de détourner l’attention des véritables problèmes du pays ».
Pour les observateurs, cette sortie intervient dans un contexte particulièrement tendu. La RDC traverse une crise sécuritaire dramatique dans l’est du pays, où les groupes armés, dont certains soutenus par le Rwanda voisin, continuent de semer la terreur. Sur le plan politique, les relations entre Tshisekedi et Kabila sont glaciales depuis la rupture de leur coalition en 2020.
« Ils nous ont infiltrés » : l’ombre du Rwanda plane
Le président congolais n’a pas seulement attaqué son prédécesseur. Il a également dressé un portrait sombre des menaces qui pèsent sur la nation, évoquant une infiltration massive des « ennemis de la République ».
« Il y a encore des sorciers. On pensait qu’ils n’étaient qu’au Rwanda, alors qu’ils nous ont infiltrés », a-t-il affirmé, sans toutefois apporter de preuves concrètes.
Une déclaration qui fait écho aux accusations récurrentes de Kinshasa contre Kigali, accusé de soutenir les rebelles du M23 dans l’est congolais. Mais en liant directement cette menace à la gouvernance de Joseph Kabila, Tshisekedi cherche manifestement à délégitimer l’héritage politique de son prédécesseur.
« Les Léopards ont fait notre fierté » : le football comme exutoire
Avant d’en arriver à ces attaques, le chef de l’État avait pourtant commencé son discours sur une note plus consensuelle, célébrant avec émotion la performance des Léopards.
« Les Léopards ont fait notre fierté. Aujourd’hui, tout le monde qui a peur de Cristiano Ronaldo a vu comment on a joué, un pays qui a la guerre comme le nôtre », a-t-il déclaré, visiblement ému par l’exploit des hommes de Sébastien Desabre.
Le président a même fait une promesse aux supporters congolais : « J’ai demandé à la FIFA si nous sortons de la poule, ils vont ajouter des billets pour les Congolais qui sont ici. Ne craignez rien. Nous donnerons des moyens à notre ambassadeur. »
Un engagement qui, sur le moment, a fait vibrer la salle. Mais qui a été rapidement éclipsé par la charge politique qui a suivi.
La diaspora prise entre fierté et malaise
Pour les Congolais de la diaspora présents à Houston, le moment a été ambigu. Certains ont applaudi, voyant dans les mots du président une forme de catharsis, une manière de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas du régime Kabila.
D’autres, en revanche, ont ressenti un profond malaise. « Je suis venu pour célébrer les Léopards, pas pour assister à un règlement de comptes politique », confie un supporteur, encore sous le choc.
« Ce n’est pas le moment de diviser les Congolais. On a enfin une raison d’être fiers, de se rassembler. Pourquoi gâcher ça avec des attaques personnelles ? »
Un appel à l’unité qui sonne comme un paradoxe
Au milieu de ses attaques, Tshisekedi a également lancé un vibrant appel à l’unité nationale. « Soyez unis. Qu’ils ne vous trompent pas, qu’ils n’utilisent pas le régionalisme pour vous avoir. Refusez de trahir votre pays », a-t-il martelé.
Un appel qui, dans la bouche d’un président qui vient de traiter son prédécesseur de « chien », sonne comme un paradoxe. Comment prêcher l’unité tout en insultant celui qui a dirigé le pays pendant 18 ans ? Comment appeler à la réconciliation nationale tout en creusant un peu plus le fossé politique ?
La politique comme jeu dangereux
Au-delà de la polémique, cette sortie présidentielle interroge sur la stratégie de Félix Tshisekedi. À quelques mois d’échéances politiques importantes, le chef de l’État semble jouer une carte risquée : celle de la radicalisation.
En attaquant frontalement Kabila, il cherche peut-être à galvaniser sa base, à apparaître comme un président fort face à un adversaire affaibli. Mais ce faisant, il prend le risque d’exacerber les tensions dans un pays déjà fragile.
Pour l’instant, le discours de Houston a surtout réussi à faire oublier, pour quelques heures, la prestation historique des Léopards. Et c’est peut-être là le plus grand dommage.
Car à Houston, ce mercredi 17 juin 2026, il y avait une histoire à écrire : celle d’une nation qui, pour la première fois, marquait son premier but en Coupe du monde et décrochait son premier point. Une histoire de fierté, de résilience et de rassemblement.
Il y aura aussi, désormais, une autre histoire : celle d’un président qui, au lieu de célébrer cette unité retrouvée, a préféré raviver les blessures du passé. Une occasion manquée, peut-être. Une faute politique, assurément.
Que retiendra-t-on de cette soirée texane ? Le but de Wissa ou l’insulte de Tshisekedi ? Le premier point historique ou la première polémique présidentielle ?
Le football, cette fois, aura montré ses deux visages : celui qui rassemble et celui qui divise. Et dans le cœur des Congolais, la fierté d’un exploit sportif tentera de résister au poids des mots prononcés ce soir-là.



