Ils affrontent chaque jour la fièvre hémorragique, manipulent des fluides contaminés, veillent au chevet de mourants qu’ils tentent de ramener à la vie. Mais ce lundi 3 août 2026, à Mongbwalu, ce n’est pas le spectre d’Ebola qui a embrasé la cité minière du territoire de Djugu. Ce sont les pneus calcinés par ceux-là mêmes qui, depuis des mois, incarnent la dernière ligne de défense contre l’épidémie.
Dès les premières lueurs de l’aube, l’Hôpital général de référence de Mongbwalu a basculé dans une atmosphère insurrectionnelle. Infirmiers en blouses usées, agents d’entretien, hygiénistes et techniciens de laboratoire – tous les maillons de la chaîne de riposte – ont érigé des barricades devant l’entrée principale. Leur mot d’ordre ? Un cri de détresse sociale mêlé à une légitime colère : trois mois de salaires – mai, juin, juillet – dorment encore dans les caisses vides de l’administration.
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« 24 heures pour payer, sinon la grève sèche »
Dans un ballet chaotique, les manifestants ont enflammé des pneus usagés, dont la fumée noire s’est élevée comme un signal d’alarme au-dessus du centre commercial de Mongbwalu. Des calicots, brandis tels des étendards de la révolte, portaient un ultimatum sans équivoque :
« Nous exigeons le paiement de nos salaires des mois de mai, juin et juillet. Nous accordons 24 heures aux autorités compétentes pour régulariser la situation, faute de quoi nous déclencherons une grève sèche. »
La tension était à son comble lorsque les forces de l’ordre sont intervenues. Face à une foule déterminée, la Police nationale congolaise (PNC) a dégainé ses moyens de dispersion : gaz lacrymogènes à profusion et tirs de sommation pour dissuader tout débordement. Le centre-ville a retenu son souffle, le temps que les artères commerçantes se vident, paralysées par ce face-à-face entre ceux qui soignent et ceux qui maintiennent l’ordre.
Double peine : les primes de risque amputées de moitié
Mais les arriérés de salaire ne sont que la partie émergée de l’iceberg. La veille, dimanche 2 août, une autre déflagration avait secoué le monde médical de la région. Réunis au sein du Centre de traitement Ebola (CTE) du CME, les personnels des sites d’Elikya, de Rwampara et de Lita avaient dénoncé une mesure jugée « inacceptable » : la réduction de leur prime journalière de risque, brutalement divisée par deux, passant de 25 à 12 dollars américains.
Pour ces hommes et ces femmes qui côtoient quotidiennement la charge virale, cette décision relève de l’outrage. Dans un mémorandum adressé au Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, ils ont rappelé, preuves à l’appui, leur engagement total : soins palliatifs, injections de traitements expérimentaux, analyses de laboratoire en conditions extrêmes, et jusqu’à l’accompagnement funéraire des défunts. Un travail de l’ombre, indispensable, dont la rémunération se trouve désormais inférieure à celle accordée à d’autres maillons de la riposte pourtant moins exposés.
Un élu local tente d’éteindre l’incendie social
Alors que les responsables de la coordination Ebola observaient un silence assourdissant, une voix s’est élevée pour tenter de conjurer le pire. Jean-Pierre Bikilisende, député provincial élu de Mongbwalu, a appelé à une désescalade immédiate.
« Je demande à la coordination de la riposte d’être en communication avec les agents commis à la riposte, parce que ces gens font un grand travail pour la communauté. S’il y a du retard par rapport à leurs droits, ils doivent en être informés », a-t-il lancé, conscient que l’heure n’est plus aux atermoiements.
L’élu a plaidé pour une régularisation rapide des arriérés, soulignant que ces professionnels évoluent dans un environnement déjà miné par l’insécurité chronique de l’Ituri. Selon lui, laisser pourrir ce conflit social, c’est prendre le risque de voir s’effondrer tout le dispositif de lutte contre la 17e épidémie – dont Mongbwalu reste l’épicentre historique.
Le talon d’Achille de la riposte
Au moment où ces lignes sont écrites, le silence des autorités sanitaires demeure assourdissant. Aucune déclaration officielle n’est encore venue apaiser les esprits ou annoncer un déblocage des fonds. Dans les couloirs du CTE, l’angoisse côtoie la colère : que deviendront les patients si la grève sèche est déclenchée ? Que pèsera un malade d’Ebola face à un soignant qui n’a plus de quoi nourrir sa famille ?
Cette crise sociale, bien plus qu’un simple conflit salarial, révèle les fragilités structurelles d’un système de santé congolais en zone de conflit. Un système où l’on demande à des héros de suer sang et eau contre un tueur invisible, tout en les privant du minimum vital qui reconnaît leur sacrifice. Les pneus brûlés de Mongbwalu ne sont pas seulement un symbole de révolte : ils sont le miroir ardent d’une nation qui, pour vaincre Ebola, devra d’abord apprendre à honorer ceux qui se tiennent en première ligne. Car en Ituri, le véritable ennemi n’est peut-être pas le virus, mais l’ingratitude d’un État qui, faute de moyens, abandonne ses anges gardiens à leur propre désespoir.



