Mercredi 6 mai, la cour d’appel de Paris a créé un véritable coup de théâtre judiciaire. Après dix-neuf ans d’instruction, elle a infirmé le non-lieu prononcé en 2025 en faveur d’Agathe Habyarimana, veuve de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana. Exilée en France, l’ancienne première dame conserve le statut de témoin assisté. Toutefois, les investigations pour « complicité de génocide et crimes contre l’humanité » reprennent désormais. Cette décision ravive les plaies encore vives du génocide des Tutsi de 1994.
Ce feuilleton judiciaire dure depuis près de deux décennies. Mercredi, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a estimé que l’enquête devait continuer contre Agathe Habyarimana, 83 ans. Installée en France depuis 1998, elle fait l’objet de poursuites depuis 2007 pour des faits imprescriptibles.
LA SUITE APRÈS LA PUBLICITÉ
En annulant le non-lieu rendu le 21 août 2025 par deux juges d’instruction, la cour relance donc une procédure qui divise toujours autant. À l’époque, les magistrats présentaient l’ancienne première dame comme une « victime » de l’attentat ayant coûté la vie à son mari.
L’« Akazu » au cœur des accusations
Les parties civiles, parmi lesquelles la Fédération internationale pour les droits humains, l’association Survie et le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, accusent Agathe Habyarimana d’avoir joué un rôle central au sein de l’« Akazu ».
Ce cercle proche du pouvoir hutu radical est soupçonné d’avoir planifié et orchestré le génocide des Tutsi. Selon l’ONU, les massacres ont fait plus de 800 000 morts entre avril et juillet 1994.
L’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, abattu au-dessus de l’aéroport de Kigali dans des circonstances jamais totalement élucidées, reste considéré comme l’élément déclencheur des massacres.
Selon l’accusation, Agathe Habyarimana participait aussi à des réunions préparatoires d’actes génocidaires. Les enquêteurs évoquent notamment l’établissement de listes de personnalités tutsies et de Hutus modérés à éliminer.
« Les parties civiles et le parquet estiment qu’il existait suffisamment d’éléments pour un renvoi devant une cour d’assises », a déclaré Emmanuel Daoud, avocat de la FIDH.
Une décision saluée par les parties civiles, contestée par la défense
Patrick Baudouin, avocat de la FIDH, a accueilli la décision avec « une grande satisfaction ». Selon lui, il s’agit « d’une victoire pour la vérité, pour la justice et contre une impunité qui prévalait depuis des années ». Il dénonce également des « considérations politiques » qui auraient freiné l’instruction.
L’avocat estime aussi que le non-lieu représentait une décision « incompréhensible » et « injustifiée ». Il salue donc un tournant important pour les victimes du génocide.
D’après lui, Agathe Habyarimana se trouvait « au cœur de la préparation du plan génocidaire » et occupait une place importante dans l’Akazu.
À l’inverse, Philippe Meilhac, avocat d’Agathe Habyarimana, critique vivement la décision de la cour d’appel. Il parle d’un choix « incompréhensible » et décrit le dossier comme « vide ».
« Dix juges d’instruction se sont succédé dans ce dossier et sont tous arrivés à la même conclusion », a-t-il rappelé. Selon lui, aucun élément sérieux ne permet d’étayer les accusations visant sa cliente.
L’avocat estime également que la procédure risque de s’enliser encore davantage. Il affirme même que certains acteurs, « à Kigali comme à Paris », préféreraient voir sa cliente mourir sous le statut de témoin assisté.
« C’est un jour sombre pour la justice française », a-t-il conclu.
Quelle suite pour l’enquête ?
Depuis 2016, Agathe Habyarimana bénéficie du statut de témoin assisté, un statut intermédiaire entre celui de témoin simple et celui de mise en examen.
Désormais, les parties civiles espèrent une reprise active de l’instruction. Elles souhaitent notamment de nouvelles auditions de l’ancienne première dame ainsi que d’éventuelles investigations complémentaires au Rwanda.
La France, où plusieurs procédures liées au génocide des Tutsi restent en cours, refuse toujours les demandes d’extradition d’Agathe Habyarimana vers Rwanda.
Ce nouveau rebondissement intervient alors que la mémoire du génocide demeure extrêmement sensible, trente-deux ans après les faits. Pour les victimes et leurs descendants, cette décision représente peut-être un nouvel espoir. Pour la défense, elle marque une nouvelle épreuve. Une chose reste certaine : ce dossier judiciaire est loin d’être refermé.



