Il trône, silencieux et rouillé, sur le tarmac de l’aéroport de Faro, dans le sud du Portugal. Dix-neuf ans d’immobilité. Dix-neuf ans de vent salin, de soleil brûlant et de nuit fraîches. Un Boeing 727-100, propriété de Jean-Pierre Bemba, actuel vice-Premier ministre et ministre des Transports de la République démocratique du Congo, vient d’être officiellement saisi par les autorités portugaises.
La nouvelle est tombée ce mercredi 6 mai 2026, au lendemain d’une conférence de presse présidentielle qui avait déjà agité Kinshasa. Mais cette fois, le drame se joue à 6 000 kilomètres de la capitale congolaise. Et il a un goût amer de guérilla administrative et de séquelle judiciaire jamais refermée.
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Mise en demeure ignorée : le compte à rebours a expiré
Tout avait pourtant été clair. Début mars 2026, l’autorité aéronautique portugaise avait adressé une ultime mise en demeure au propriétaire de l’appareil, immatriculé… ou plutôt désormais désimmatriculé de fait. Deux injonctions :
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Récupérer l’avion sous soixante jours – une opération logistique titanesque pour un quadragénaire des airs qui n’a plus roulé une turbine depuis l’ère George W. Bush.
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Régler une facture de stationnement calculée sur près de deux décennies.
Le montant ? Près d’un million d’euros – soit environ 2,7 milliards de francs congolais au taux actuel.
Jean-Pierre Bemba n’a pas répondu. Pas plus qu’il n’a fait enlever l’appareil. L’échéance est désormais dépassée. Et le Portugal, qui a adopté un décret-loi spécifique pour traiter le cas des « avions abandonnés », a actionné la saisie.
2008 : quand la CPI gelait les ailes de Bemba
Pour comprendre cette étrange odyssée statique, il faut remonter à 2008. Cette année-là, Jean-Pierre Bemba, alors ancien vice-président de la RDC et leader du MLC, est dans le collimateur de la Cour pénale internationale (CPI). Les juges de La Haye le poursuivent pour des crimes commis par ses hommes en Centrafrique.
Le bureau du procureur demande alors à plusieurs pays – dont le Portugal – de geler et saisir les biens de Bemba. Son Boeing 727, stationné tranquillement à Faro depuis un voyage antérieur (certaines sources évoquent des liaisons avec l’Afrique australe), est immobilisé sur place.
Sauf que la CPI, une fois saisie, n’a pas organisé l’enlèvement. Et le Portugal, sans consigne claire de démantèlement, a laissé l’avion là. Un an. Puis cinq. Puis dix. Puis dix-neuf.
« C’est à la CPI de payer », martèlent les proches de Bemba
Contacté par nos soins, Jean-Pierre Bemba n’a pas souhaité s’exprimer publiquement. Mais son entourage, lui, ne mâche pas ses mots.
« L’affaire a été déclenchée par le bureau du procureur de la CPI. C’est donc à la Cour pénale internationale d’en assumer toutes les conséquences, y compris la facture de stationnement et la logistique d’enlèvement. »
Un argument juridiquement osé, mais politiquement assumé. Les proches du ministre rappellent avec insistance que Jean-Pierre Bemba a été acquitté en 2018 par la Chambre d’appel de la CPI. Pour eux, la persistance de cette saisie liée à une procédure éteinte est une anomalie.
Un symbole gênant pour le ministre des Transports
L’ironie du sort n’échappe à personne dans les cercles kinois : l’homme chargé de la politique aéronautique de la RDC – qui supervise la flotte nationale, les aéroports et la sécurité des vols – laisse pourrir son propre avion sur un tarmac étranger. Un Boeing 727, certes ancien, qui aurait pu être revendu, démantelé ou même exposé. Il rouille, muet.
« C’est une image désastreuse pour la crédibilité du secteur des transports en RDC », glisse un expert aéronautique basé à Lubumbashi, sous couvert d’anonymat. « Si vous n’êtes pas capable de gérer votre propre patrimoine aéronautique, comment allez-vous réformer la toute puissante Régie des voies aériennes (RVA) ? »
Faro, cimetière d’avions oubliés ?
L’aéroport de Faro, surtout connu pour ses touristes britanniques et allemands en quête de plages, abrite en réalité un petit boneyard discret. Plusieurs appareils commerciaux y sont cloués au sol pour des raisons juridiques, administratives ou techniques.
Mais le cas Bemba est devenu, avec les années, un dossier épineux entre Lisbonne et Kinshasa. Les relations diplomatiques entre les deux pays, correctes mais sans ferveur particulière, ne facilitent pas un règlement amiable.
Le décret-loi portugais sur les avions abandonnés, adopté pour nettoyer les aéroports nationaux, permet désormais aux autorités de déclasser, démonter ou vendre aux enchères tout appareil non réclamé après une procédure régulière.
Que va-t-il advenir du Boeing 727 ?
La saisie signale le début de la fin pour ce vétéran des airs. Plusieurs scénarios :
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La vente aux enchères : l’avion serait cédé au plus offrant, probablement un ferrailleur ou un collectionneur fortuné (très peu probable vu l’état).
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Le démantèlement sur place : les pièces détachées (moteurs, trains d’atterrissage, avionique) pourraient être revendues.
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Le recyclage pur et simple : la carcasse fondue pour l’aluminium et l’acier.
Dans tous les cas, la facture de stationnement d’un million d’euros sera – sauf accord diplomatique exceptionnel – imputée au propriétaire d’origine avant tout transfert de propriété. La justice portugaise devra trancher.
Bemba : silence à Kinshasa, colère froide
À Kinshasa, où Jean-Pierre Bemba occupe un poste stratégique au sein du gouvernement Suminwa, l’affaire est un sujet délicat. Aucun communiqué officiel. Aucune déclaration. Seul le mutisme, rompu en coulisses par des proches qui estiment que la CPI doit « assumer sa propre pagaille ».
Mais sur le tarmac silencieux de Faro, le Boeing 727-100 ne bronche plus. Il attend la grue, le chalumeau ou la grâce improbable d’un accord de dernière minute.
Une chose est certaine : cette histoire ne fait que commencer. Et elle risque bien de faire atterrir Jean-Pierre Bemba, malgré lui, devant une nouvelle forme de tribunal – celui de l’opinion et des contribuables portugais.



