À seulement 20 kilomètres au nord de Bukavu, sur la route nationale 2 qui relie la capitale du Sud-Kivu à Goma, un camp sort de terre. Des militaires rwandais, récemment entrés sur le sol congolais, aménagent une base. L’information, étayée par « des témoignages concordants des habitants », a été lâchée comme une bombe par le gouvernement provincial. Didier Lunganywa Bashizi, ministre provincial et porte-parole de l’exécutif, ne mâche pas ses mots : c’est un acte d’« extrême gravité ».
Mumosho, chefferie de Kabare, territoire de Kabare. Un nom qui risque de rester gravé dans les annales de la guerre à l’Est. Car ce n’est pas seulement une base de plus. C’est une implantation en territoire déjà sous occupation de la rébellion AFC-M23, soutenue par Kigali. Pour Bukavu, la boucle est bouclée : l’ennemi extérieur et ses supplétifs locaux creusent désormais leurs tranchées côte à côte, à quelques encablures de la ville.
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L’exécutif provincial du gouverneur Jean-Jacques Purusi adopte un ton qui ne souffre aucune ambiguïté. Dans sa communication, il dénonce une « violation flagrante de la souveraineté de la République démocratique du Congo » , une « atteinte grave à l’intégrité territoriale », et une « provocation manifeste envers l’État congolais ».
Mais au-delà des mots, c’est une stratégie que Bukavu dit avoir démasquée : l’installation progressive d’une « administration de fait adossée à une force étrangère » dans la province.
Trois demandes, une seule urgence
Face à ce qu’elle considère comme une escalade inacceptable, la province du Sud-Kivu formule trois exigences, nettes et sans appel :
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L’arrêt immédiat des travaux de ce camp militaire.
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Le départ sans condition de l’ensemble des forces étrangères présentes sur le sol congolais.
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L’adoption par l’exécutif national de mesures urgentes pour rétablir l’autorité de l’État dans cette partie du territoire.
Le message est clair : il ne s’agit pas d’une simple escarmouche diplomatique. C’est un ultimatum adressé à Kinshasa autant qu’à Kigali. La province attend des actes, et vite.
Mumosho, la clé de Bukavu
Pour comprendre la gravité de l’alerte, il faut regarder la carte. Mumosho n’est pas un village perdu. Il se trouve sur la route nationale 2, l’artère vitale entre Bukavu et Goma. Celui qui contrôle Mumosho contrôle les flux entre les deux capitales de l’Est. Celui qui y installe une base militaire peut, à loisir, fermer l’accès nord de Bukavu, étrangler la ville, la préparer à un siège.
La chefferie de Kabare est sous emprise de l’AFC/M23 depuis plusieurs mois. Les rebelles, alliés à d’autres groupes armés comme les Twirwaneho, ont élargi leur influence vers des secteurs riches en ressources minières. Certes, ils ont quitté Uvira en janvier 2026. Mais ils tiennent toujours des positions solides à Mwenga, Kabare, Kalehe, Fizi, Walungu et même Idjwi. L’implantation rwandaise à Mumosho transforme une occupation rebelle en une mainmise étrangère pérenne.
Une provocation au lendemain de Montreux ?
La chronologie est explosive. La semaine dernière, à Montreux, sous médiation qatarie, le gouvernement congolais et l’AFC-M23 paraphaient des engagements communs sur l’aide humanitaire, l’échange de détenus et la protection des civils. La MONUSCO, de son côté, se disait prête à soutenir le mécanisme de vérification du cessez-le-feu.
Et pendant que les diplomates signent, des militaires rwandais creusent des tranchées à Mumosho.
Pour Bukavu, c’est plus qu’une provocation. C’est une preuve que Kigali joue double jeu. D’un côté, des promesses à la table des négociations. De l’autre, une militarisation illégale de zones peuplées, qui expose les civils au danger et prépare le terrain pour une présence étrangère durable.
Le droit international contre la realpolitik
Les résolutions 2773 et 2808 du Conseil de sécurité des Nations unies sont formelles : elles exigent le départ de « toutes les forces étrangères non invitées » du territoire congolais. La MONUSCO, mandatée pour protéger les civils et soutenir la stabilisation, se dit prête à accompagner le suivi du cessez-le-feu.
Mais sur le terrain, les Casques bleus pourront-ils constater ce que les habitants de Mumosho voient déjà ? Et que feront-ils si la réponse est oui ?
Bukavu, elle, ne compte pas attendre. Le gouvernement provincial promet de continuer à « documenter ces violations » et à œuvrer aux côtés du président Félix Tshisekedi pour défendre l’intégrité territoriale. Mais les habitants de Mumosho, eux, veulent savoir : qui protégera leurs enfants quand les premiers tirs retentiront ?
Une paix à reconstruire, une souveraineté à sauver
L’alerte de Bukavu est un signal d’alarme. Elle rappelle que les beaux textes signés en Suisse ne valent que ce que pèsent les baïonnettes sur le terrain. Et qu’à Mumosho, les baïonnettes sont rwandaises.
L’exécutif provincial le dit sans détour : il s’oppose à « toute manœuvre visant à pérenniser une présence étrangère en RDC ». Reste à savoir si Kinshasa, les Nations unies et la communauté internationale entendront cet appel avant qu’il ne soit trop tard.



