Pendant plus d’un demi-siècle, son nom résonnait dans les palais européens, les conseils d’administration et les coulisses du pouvoir belge. À Bruxelles, il incarnait l’élite diplomatique. À l’international, il parlait d’énergie, d’économie et d’Europe avec les plus grands dirigeants du monde. Pourtant, au crépuscule de sa vie, une autre histoire est revenue frapper à sa porte : celle de Patrice Lumumba.
L’ancien diplomate belge Étienne Davignon est mort à l’âge de 93 ans. Une disparition qui referme une longue trajectoire politique, mais qui laisse aussi derrière elle une question jamais totalement effacée : quel fut réellement son rôle dans les événements qui ont conduit à l’assassinat du héros de l’indépendance congolaise en 1961 ?
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Un homme des cercles du pouvoir européen
Né en 1932 à Budapest, dans une famille de diplomates belges, Étienne Davignon grandit entre la Suisse, Berlin et les salons feutrés de la haute bourgeoisie européenne. Très tôt, il apprend les codes du pouvoir.
Dans le sillage de Paul-Henri Spaak, considéré comme l’un des pères de l’Union européenne, il devient diplomate puis gravit rapidement les échelons. Après le choc pétrolier de 1973, il prend la tête de l’Agence internationale de l’énergie avant de rejoindre la Commission européenne en 1977.
À Bruxelles, son influence devient immense. Vice-président de la Commission européenne entre 1981 et 1985, il pilote des dossiers stratégiques liés à l’industrie et à l’énergie, à une époque où la sidérurgie européenne s’effondre sous le poids des restructurations.
Mais Davignon ne s’arrête pas à la politique. Son nom s’impose aussi dans le monde des affaires. Société générale de Belgique, Fortis, Brussels Airlines : partout, il apparaît comme l’un des hommes les plus puissants du royaume belge.
Ce proche de la famille royale cultivait une réputation d’homme direct. En 2018, alors qu’on l’accusait d’avoir laissé passer plusieurs fleurons belges sous contrôle étranger, il répliquait sèchement : « Ceux qui disent que j’ai vendu les bijoux de la couronne sont des couillons ».
L’ombre de Patrice Lumumba
Puis, des décennies plus tard, le passé congolais de la Belgique ressurgit.
En mars dernier, la justice belge avait décidé de renvoyer Étienne Davignon devant les tribunaux pour des soupçons de « participation à des crimes de guerre » dans le dossier de l’assassinat de Patrice Lumumba.
À l’époque des faits, Davignon n’était encore qu’un jeune diplomate stagiaire aux Affaires étrangères belges. Mais les enquêteurs soupçonnaient son implication dans les décisions ayant conduit au transfert de Lumumba vers le Katanga sécessionniste.
Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba y sera exécuté par des séparatistes soutenus par des mercenaires belges. Son corps, dissous dans l’acide, ne sera jamais retrouvé.
Dans une enquête parlementaire belge menée entre 2000 et 2001, un télex envoyé par Davignon à ses supérieurs en septembre 1960 avait particulièrement retenu l’attention. Une phrase surtout :
« Problème primordial paraît donc écarter Lumumba. »
À l’époque, le leader congolais inquiète Bruxelles. Son discours nationaliste, sa volonté d’émancipation totale et ses prises de position face aux intérêts occidentaux le transforment en menace politique aux yeux de plusieurs responsables belges.
Davignon a toujours contesté avoir joué un rôle actif dans cette mécanique qui mènera à la mort du Premier ministre congolais.
Une disparition qui ne ferme pas les blessures
La mort d’Étienne Davignon intervient alors qu’aucun procès pénal historique n’a encore véritablement permis d’établir toutes les responsabilités autour de l’assassinat de Patrice Lumumba.
Pour de nombreux Congolais, cette affaire reste l’une des blessures les plus profondes de la relation entre la Belgique et la RDC. Une plaie ouverte depuis l’indépendance du Congo en juin 1960.
Ainsi s’éteint un homme qui aura traversé presque un siècle d’histoire européenne. Un diplomate respecté pour certains. Une figure controversée pour d’autres. Mais jusqu’à son dernier souffle, le nom d’Étienne Davignon sera resté lié à celui de Patrice Lumumba, symbole éternel de l’indépendance congolaise.



