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L’abrutissement numérique des deux Congo : « Quand TikTok devient un champ de bataille identitaire » (Evrard NANGHO)

Dans une réflexion percutante intitulée « l'abrutissement numérique des deux Congo », Evrard NANGHO alerte sur la dérive de TikTok…

Dans une réflexion percutante intitulée « l’abrutissement numérique des deux Congo », Evrard NANGHO alerte sur la dérive de TikTok entre Kinshasa et Brazzaville. Pensée comme un outil de créativité, la plateforme est devenue, selon lui, un champ de bataille identitaire où l’algorithme prime la provocation à la nuance, transformant des querelles dérisoires autour du nom Congo ou des symboles nationaux en haine, insultes et déshumanisation. Pour l’auteur, deux capitales séparées par un fleuve devraient être une richesse et non une source d’affrontement.

Ci-dessous, l’intégralité de son analyse :

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L’essor de TikTok constitue l’un des phénomènes majeurs de la révolution numérique contemporaine. Développée par le groupe chinois ByteDance, cette plateforme a profondément bouleversé l’univers des réseaux sociaux, longtemps dominé par les géants technologiques américains. Elle devait être, à l’origine, un formidable outil de créativité, de divertissement, d’expression et de rapprochement entre les peuples.

Pourtant, dans l’espace des deux Congo, TikTok semble progressivement prendre une tout autre tournure. Au lieu d’être un espace de découverte, de dialogue et de valorisation culturelle, la plateforme tend parfois à se transformer en tribunal populaire, en arène politique et en champ de bataille numérique où s’affrontent identités nationales, susceptibilités collectives, influenceurs et communautés virtuelles.

Quand le numérique devient un instrument de division

Depuis quelque temps, les débats entre internautes de la République du Congo et de la République Démocratique du Congo se multiplient autour de sujets souvent dérisoires : l’appellation « Congo », les symboles nationaux, les artistes, les personnalités publiques, les capitales ou encore des querelles historiques et culturelles.

Le problème n’est évidemment pas l’existence du débat. Une société démocratique a besoin de contradiction, de confrontation d’idées et de liberté d’expression. Le véritable problème apparaît lorsque le débat se transforme en humiliation, en haine, en diffamation, en calomnie et en déshumanisation de l’autre.

Aujourd’hui, une partie des échanges numériques franchit malheureusement une ligne rouge : les insultes visant publiquement les autorités, les artistes, les intellectuels et, plus largement, les citoyens des deux pays deviennent monnaie courante.

La liberté d’expression ne signifie pourtant pas l’abolition de toute responsabilité. La liberté de parole n’est pas un permis d’insulter ; l’anonymat numérique n’est pas une immunité juridique. La diffamation, les menaces, le harcèlement et l’incitation à la haine peuvent avoir des conséquences humaines, sociales et, selon les législations applicables, judiciaires.

Deux peuples, deux États, une histoire entremêlée

Brazzaville et Kinshasa constituent une configuration géographique et humaine exceptionnelle : deux capitales séparées par un fleuve, mais reliées par une proximité culturelle, linguistique, historique et humaine extraordinaire.

Cette proximité devrait être considérée comme une richesse stratégique plutôt que comme une source permanente de confrontation.

Les deux États sont issus d’une histoire coloniale distincte et de processus historiques différents, mais leurs frontières contemporaines ont été profondément façonnées par la période coloniale européenne. Cette histoire ne devrait cependant pas être utilisée pour alimenter artificiellement une rivalité permanente entre deux peuples dont les liens humains, culturels et familiaux sont antérieurs aux frontières politiques actuelles.

La France et la Belgique ont été des puissances coloniales déterminantes dans la formation des territoires correspondant aujourd’hui aux deux États. Mais l’héritage colonial ne doit pas devenir un prétexte pour reproduire, entre Africains, des divisions que l’histoire a déjà suffisamment exploitées.

Nous sommes deux États souverains, mais nous ne sommes pas deux peuples condamnés à se détester.

La géopolitique de la provocation numérique

Il faut également comprendre que les réseaux sociaux ne sont jamais totalement neutres dans leurs effets sociaux et politiques.

Les algorithmes privilégient souvent les contenus qui suscitent de fortes réactions : colère, indignation, controverse, humiliation ou confrontation. Dans cet environnement, le contenu intelligent et nuancé peut paradoxalement être moins visible que la provocation.

C’est ainsi que certains influenceurs, artistes ou créateurs de contenu peuvent être tentés de transformer la polémique en modèle économique : plus de provocation, plus de vues ; plus de vues, plus d’audience ; plus d’audience, plus de revenus et d’influence.

Le risque est alors de transformer une jeunesse entière en spectatrice permanente d’un conflit virtuel sans véritable enjeu pour son avenir.

À quoi sert de savoir qui a insulté qui sur TikTok si, parallèlement, nos jeunes manquent d’opportunités économiques, d’emplois, de formations, d’infrastructures et de perspectives ?

À quoi sert de gagner une guerre de hashtags lorsqu’on perd la bataille du développement ?

TikTok ne doit pas devenir un far west numérique

TikTok ne doit pas devenir un espace de non-droit où chacun peut déverser sa haine, régler ses comptes, humilier son voisin ou mobiliser des milliers de personnes contre un individu ou une communauté.

La technologie doit rester au service de l’être humain.

Dans le contexte des deux Congo, cette plateforme pourrait au contraire devenir un formidable instrument de diplomatie populaire et culturelle : promouvoir nos musiques, nos langues, notre histoire, notre gastronomie, nos entrepreneurs, nos universités, nos artistes, nos écrivains et nos innovations.

Pourquoi ne pas utiliser TikTok pour organiser des débats intellectuels entre Kinshasa et Brazzaville ? Pourquoi ne pas y promouvoir les échanges économiques et culturels ? Pourquoi ne pas créer des ponts entre nos jeunesses au lieu d’entretenir artificiellement des antagonismes ?

Nous avons suffisamment de problèmes réels pour ne pas avoir besoin d’en fabriquer de nouveaux sur Internet.

Aux autorités : il est temps de responsabiliser l’espace numérique

Les autorités des deux rives doivent prendre la mesure de cette dérive.

Il ne s’agit évidemment pas de criminaliser la jeunesse, ni de confondre critique politique et haine, encore moins de porter atteinte à la liberté d’expression.

Il s’agit de rappeler un principe élémentaire de l’État de droit : toute liberté implique une responsabilité.

Les plateformes numériques doivent respecter les législations nationales, coopérer avec les autorités compétentes lorsqu’elles y sont légalement tenues et mettre en place des mécanismes efficaces contre le harcèlement, les menaces et les campagnes coordonnées de diffamation.

Les influenceurs et créateurs de contenu doivent également comprendre que leur responsabilité est proportionnelle à leur capacité d’influence. Celui qui s’adresse à des centaines de milliers de personnes ne peut pas se comporter comme s’il parlait seul dans son salon.

Quant aux artistes et personnalités publiques qui utilisent leurs communautés numériques pour régler des comptes personnels, ils devraient mesurer les conséquences sociales de leurs actes.

L’influence n’est pas un privilège sans responsabilité : c’est un pouvoir social qui doit être exercé avec discernement.

Faut-il aller jusqu’à suspendre TikTok ?

La question mérite d’être posée, même si elle est extrêmement délicate sur le plan juridique et démocratique.

Une suspension temporaire de TikTok dans les deux Congo pourrait, pour certains, apparaître comme une mesure radicale destinée à provoquer un électrochoc et à mettre fin à l’escalade numérique.

Mais une telle décision ne devrait jamais être prise comme une simple mesure de représailles ou de discipline collective. Elle devrait être soumise aux principes de nécessité, de proportionnalité, de légalité et de contrôle juridictionnel, car une fermeture générale d’une plateforme touche également des citoyens, des entreprises, des artistes et des entrepreneurs qui l’utilisent légitimement.

Il existe peut-être des mesures moins brutales : renforcer la lutte contre le cyberharcèlement, poursuivre les auteurs de menaces et de diffamation lorsqu’il y a infraction, responsabiliser les influenceurs, développer l’éducation aux médias et au numérique, sensibiliser les jeunes et imposer davantage de transparence aux plateformes.

L’objectif ne doit donc pas être de faire taire les citoyens, mais de mettre fin à l’impunité numérique.

Nous ne devons pas laisser un algorithme nous diviser

L’histoire nous enseigne que les divisions artificiellement entretenues finissent toujours par produire des conséquences bien réelles.

Aujourd’hui, TikTok peut être une arme de division. Mais il peut tout aussi bien devenir un instrument de rapprochement.

Le choix nous appartient.

Les Congolais des deux rives ont des désaccords, c’est normal. Les États ont des intérêts différents, c’est la réalité de la géopolitique. Les peuples peuvent se critiquer, se confronter et même se disputer.

Mais le désaccord ne doit jamais devenir la haine et la concurrence ne doit jamais devenir la déshumanisation.

Kinshasa et Brazzaville ne sont pas condamnées à devenir deux camps ennemis séparés par un fleuve.

Elles peuvent devenir deux pôles complémentaires d’un même espace culturel, économique et humain.

Il est donc temps de mettre fin à cette forme d’« abrutissement numérique » qui transforme nos différences en hostilités et nos téléphones en armes symboliques.

Nous devons apprendre à utiliser les réseaux sociaux pour construire plutôt que pour détruire, pour instruire plutôt que pour abrutir, pour rapprocher plutôt que pour diviser.

Car au fond, la véritable question n’est pas de savoir quel Congo gagnera la prochaine bataille sur TikTok.

La véritable question est de savoir quel Congo et quelle jeunesse congolaise gagnera la bataille du développement, de l’intelligence, de la dignité et de l’avenir.

Et cette bataille-là mérite infiniment plus de vues, plus de débats et plus d’engagement que toutes les querelles TikTok réunies.

Derrière un écran, les mots semblent légers ; dans la société, leurs conséquences peuvent être lourdes.

« Celui qui transforme sa colère en insulte ne gagne pas un débat : il révèle seulement les limites de son argumentation ».

« La liberté d’expression est un droit ; l’irresponsabilité dans son exercice n’est pas une vertu ».

« Quand l’intelligence quitte le débat, l’insulte prend la parole ; quand la raison disparaît, la haine devient un spectacle ».

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