Elles étaient là, toutes les deux, à scruter l’horizon de l’autre côté de la rivière. Ce lundi 23 février 2026, au petit matin, un silence inhabituel planait encore sur le poste frontalier de Kavimvira, côté congolais. Très vite cependant, les premiers murmures, puis les premiers pas, ont annoncé la nouvelle tant attendue : la frontière entre Uvira (RDC) et Gatumba (Burundi) venait de rouvrir.
Aucune fanfare. Aucun discours officiel. Aucun ruban tricolore à couper. Seulement une décision discrète, presque technique, mais au retentissement humain immense. Les deux parties se sont entendues pour laisser libre passage aux usagers. Un simple communiqué des services migratoires, suivi d’un entretien entre le chef des services migratoires de Kavimvira et le Commissaire Général des Migrations du Burundi, Maurice Mbonimpa, et la machine de la vie quotidienne pouvait enfin se remettre en marche.
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Le bruit des formalités, une musique pour les oreilles
Les consignes sont claires, presque banales dans leur formulation administrative : « Les formalités migratoires d’usage sont obligatoires comme d’ordinaire, visa des documents nécessaires. La frontière sera ouverte tous les jours de 8h00 à 17h00. »
Et surtout, cette phrase que beaucoup attendaient : « Ceux qui sont au Burundi peuvent traverser aujourd’hui en toute quiétude. »
Derrière ces mots aseptisés, un monde bascule à nouveau dans la normalité. Celui des petits commerçants, des mères de famille, des étudiants, des malades qui doivent rejoindre l’hôpital de l’autre côté. Celui aussi des amoureux séparés par une ligne imaginaire devenue infranchissable pendant soixante-quatorze longs jours.
« Je vais enfin retourner comme d’habitude »
Sur le bord de la route, côté congolais, une femme charge ses ballots avec une énergie retrouvée. Elle s’appelle Marie, commerçante à Uvira. Ses yeux brillent comme en décembre on ne les voyait plus briller.
« Je fais le petit commerce à Uvira. Je pars acheter mes marchandises à Luvumera, dans la capitale Bujumbura. Après, je vais retourner aujourd’hui, comme d’habitude », raconte-t-elle, essoufflée par l’émotion plus que par l’effort.
« La frontière est ouverte. Nous remercions nos autorités et celles du Burundi d’avoir écouté notre cri d’alarme. »
Son cri, c’était celui de milliers de petits commerçants dont l’économie repose sur ce va-et-vient quotidien. Des produits frais pourrissaient côté burundais. Les étals restaient vides côté congolais. Des familles ne savaient plus comment joindre les deux bouts.
De l’autre côté de la barrière, l’émotion est identique. Un jeune Burundais, le sourire large comme le lac Tanganyika, confie :
« La réouverture de la frontière est un ouf de soulagement pour la plupart de nous Burundais. Notre vie dépend de nos pays frères et amis. »
Une fermeture née de la guerre
Pour mesurer ce soulagement, il faut revenir deux mois en arrière. Le 10 décembre 2025, le Burundi prenait une décision radicale : fermer sa frontière de Gatumba. La raison était sécuritaire. Les rebelles de l’AFC/M23 venaient de s’emparer d’Uvira, grande ville congolaise située à quelques encablures.
La crainte d’un débordement, d’infiltrations ou d’un chaos franchissant la limite naturelle entre les deux pays était réelle. Depuis ce jour, les populations des deux rives vivaient en apnée. Séparées par une décision politique et militaire, elles n’avaient plus que leurs souvenirs pour traverser.
Une réouverture sous le signe de la confiance
La réouverture, annoncée dès dimanche par le gouverneur du Sud-Kivu, Jean-Jacques Purusi Sadiki, depuis Uvira, a agi comme un baume sur des plaies déjà profondes.
Rouvrir une frontière est d’abord un acte de confiance. Confiance dans la capacité des autorités congolaises à stabiliser leur territoire. Confiance dans les services de sécurité pour filtrer et protéger. Confiance aussi dans la résilience des populations, qui savent distinguer le commerçant du combattant.
Pour l’instant, la reprise reste encadrée. Les horaires sont stricts. Les formalités sont maintenues. Pourtant, le symbole est puissant : la vie reprend ses droits.
Dans cette région des Grands Lacs souvent marquée par les conflits, les frontières sont parfois des cicatrices. La réouverture du poste d’Uvira-Gatumba rappelle une évidence : les peuples ont besoin de circuler. Pour commercer, se soigner, s’aimer, simplement vivre.
Aujourd’hui, commerçants, familles et enfants qui retrouvent le chemin de l’école disent la même chose : une frontière ouverte est un pont. Un pont que la guerre avait coupé, mais que la volonté de vivre ensemble reconstruit peu à peu.
Reste à espérer que cette décision, discrète dans sa forme, soit durable dans son fond. Que les accords entre responsables migratoires résistent aux soubresauts sécuritaires. Que les « comme d’habitude » de Marie deviennent enfin une réalité quotidienne.
Pour l’heure, à Uvira comme à Gatumba, on savoure. Le souffle de la vie transfrontalière revient. Et avec lui, cette phrase simple, presque intime :
« Aujourd’hui, je rentre chez moi. »



