Goma, ce vendredi 20 février 2026. La ville bouillonnante au pied du Nyiragongo n’a pas l’habitude des visages officiels venus d’Europe. Pourtant, ce jour-là, c’est une femme qui incarne l’Union européenne qui foule le sol volcanique du Nord-Kivu. Hadja Lahbib, commissaire européenne à la préparation et à la gestion des crises et à l’égalité, achève sa mission humanitaire dans les Grands Lacs par une étape aussi symbolique que controversée : un tête-à-tête avec les dirigeants de la rébellion de l’AFC/M23, menés par leur coordonnateur politique, Corneille Nangaa.
L’image a de quoi surprendre. Celle qui fut la cheffe de la diplomatie belge, aujourd’hui représentante des 27 États membres de l’UE, serrant la main de celui que Kinshasa qualifie de « criminel de guerre » et de « putschiste ». Une image qui, à elle seule, résume la complexité d’une crise où l’humanitaire et le politique dansent un tango dangereux.
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Le mandat : un rapport pour 27 capitals
Hadja Lahbib ne se dérobe pas. Devant la presse, elle rappelle le cadre strict de sa mission. Elle a été mandatée par les ministres des Affaires étrangères des 27 pour établir un rapport sur la situation humanitaire dans la région des Grands Lacs. Une situation qui, dit-elle sans détour, est « catastrophique ».
Son périple l’a menée à Kinshasa, Bujumbura, Kigali, et désormais Goma. Partout, le même message : le respect du droit international humanitaire doit primer. Partout, les mêmes constats : des camps de réfugiés saturés, des femmes et des enfants en première ligne des souffrances, des humanitaires qui travaillent dans des conditions impossibles.
« Je me suis moi-même rendue dans les camps de transit et j’ai recueilli les témoignages des personnes affectées » , confie-t-elle, la voix grave. « En tant que commissaire à l’égalité, je souligne que les premières victimes de cette guerre sont avant tout les femmes et les enfants. »
Nangaa sort le carnet de chèques humanitaire
Face à elle, Corneille Nangaa a compris l’enjeu médiatique. L’ancien président de la CENI, devenu la bête noire de Kinshasa, veut montrer un visage différent. Celui d’un homme qui écoute, qui comprend, qui agit.
À l’issue des échanges, il annonce une série de « mesures de décrispation ». La litanie des libérations tombe comme un cadeau soigneusement emballé pour la presse internationale :
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41 jeunes mineurs arrêtés à Goma, relâchés.
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Une centaine de femmes associées aux Wazalendo et aux FARDC, détenues à Rumangabo, libérées.
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230 militaires des FARDC, pris en charge par l’AFC/M23 et soignés au camp Katindo, remis en liberté.
« C’est pour montrer que nous voulons la paix, nous ne sommes pas des va-t-en-guerre » , justifie Nangaa, conscient de l’effet produit. « Ce sont des signes de bonne foi pour permettre que les choses avancent. »
La menace derrière la main tendue
Mais l’homme qui parle de paix n’oublie pas de rappeler qu’il a aussi des muscles. Derrière le masque du négociateur, le stratège pointe le bout du nez.
« Nous croyons à une solution politique et nous tenons à la solution politique » , prévient-il. « Mais si on nous impose une solution autre que politique, nous nous défendrons. »
La menace est à peine voilée. Si Kinshasa ou ses alliés optent pour l’option militaire, le M23 répondra. La main tendue pour les caméras n’est pas une reddition.
La catastrophe humanitaire en chiffres
Pendant que les caméras tournent à Goma, la réalité, elle, continue de saigner. Les chiffres donnent le vertige :
Plus de 21 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire en RDC. La violence dans l’Est continue de chasser les familles de leurs terres, les jetant dans des abris de fortune ou des camps surpeuplés où les épidémies rodent. Près de 28 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire alarmante. Les violences sexuelles liées au conflit restent une arme de guerre systématique.
Et la crise déborde les frontières. Depuis fin 2025, des dizaines de milliers de réfugiés congolais ont fui vers le Burundi voisin, mettant une pression insoutenable sur des ressources déjà faméliques. Le Burundi lui-même compte ses propres déplacés, victimes des inondations et glissements de terrain qui ravagent régulièrement ses collines.
L’Europe, pompier ou complice ?
L’Union européenne, rappelle le communiqué officiel, reste l’un des principaux pourvoyeurs d’aide humanitaire dans la région. En 2025, elle a débloqué 129,5 millions d’euros, majoritairement destinés à la RDC. De l’argent qui sauve des vies, qui nourrit des enfants, qui soigne des blessés.
Mais la visite de Hadja Lahbib à Goma, dans l’antre du M23, pose une question plus large : jusqu’où l’humanitaire peut-il cohabiter avec le politique ? En rencontrant Nangaa, en obtenant des « engagements » de sa part, la commissaire légitime-t-elle, même involontairement, une rébellion que Kinshasa combat ? Ou ouvre-t-elle, au contraire, une fenêtre diplomatique précieuse pour alléger les souffrances des civils ?
La réponse, sans doute, se trouve dans les camps de déplacés. Dans le regard des femmes violées, des enfants malnutris, des vieillards démunis. Eux, ce qu’ils veulent, c’est que les armes se taisent. Peu importe qui parle à qui.
Des engagements sur du sable ?
Hadja Lahbib repart de Goma avec des promesses. Nangaa a libéré des prisonniers. Les caméras ont filmé. Les dépêches ont tourné. Mais dans l’Est congolais, les promesses ont souvent la durée de vie d’un papillon. Les engagements de bonne foi peuvent s’évaporer au premier accrochage militaire, à la première offensive.
La commissaire européenne le sait. Elle espère que sa mission portera ses fruits. Mais le chemin de la paix dans les Grands Lacs est pavé de rapports, de résolutions et de missions humanitaires oubliées.
Reste une certitude : ce vendredi 20 février 2026, à Goma, une ligne rouge a peut-être été franchie. Celle d’une Europe qui accepte de discuter avec ceux que Kinshasa qualifie d’« ennemis de la République ». Pour le meilleur ou pour le pire, l’histoire le dira.



