4,8 millions d’euros, des maillots et des soupçons : l’affaire AS Monaco-RDC atterrit à Monaco

L'onde de choc partie de Paris a traversé la Méditerranée. Depuis le 17 février 2026, le dossier épineux du contrat…

L’onde de choc partie de Paris a traversé la Méditerranée. Depuis le 17 février 2026, le dossier épineux du contrat de sponsoring liant la République démocratique du Congo à l’AS Monaco est officiellement entre les mains de la justice monégasque. Après plusieurs mois d’analyse, le Parquet national financier (PNF) s’est déclaré incompétent géographiquement et a transmis la plainte à la Principauté. Une décision qui rebat les cartes dans cette affaire aux ramifications multiples.

Une plainte qui remonte à septembre 2025

Tout commence le 4 septembre 2025. Ce jour-là, Me Hervé Diakiese, avocat au barreau de Paris, dépose une plainte qui va faire trembler les sphères du football et de la diplomatie sportive. Les chefs d’accusation sont lourds : « blanchiment de capitaux », « détournement de fonds publics » et « corruption » .

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Derrière cette procédure, deux citoyens congolais résidant en France. Ils ont choisi l’anonymat, par « craintes de représailles », précise leur conseil. Leur cible ? Un contrat signé fin juin 2025 entre l’AS Monaco et la République démocratique du Congo. Montant du partenariat : 4,8 millions d’euros sur trois ans, soit 1,6 million par saison .

Le ministre congolais des Sports et Loisirs, Didier Budimbu, est directement visé. C’est lui qui a localement assuré la promotion de ce « partenariat premium RD Congo, Cœur de l’Afrique ». Un accord qui devait, selon les termes officiels, « contribuer au développement du football congolais et amplifier le rayonnement international de la RDC » .

Le PNF se dessaisit, Monaco prend le relais

Pendant plusieurs mois, le Parquet national financier analyse le dossier. Les experts parisiens épluchent les contrats, tentent de déterminer leur compétence. Finalement, leur conclusion tombe, implacable : ils ne peuvent pas traiter cette affaire.

« Ce dossier a fait l’objet d’une dénonciation officielle auprès des autorités monégasques », explique sobrement le PNF. La raison invoquée est simple : absence de « compétence géographique » . Le contrat lie un club monégasque à un État étranger. Même si l’AS Monaco évolue dans le Championnat de France, son siège social, ses comptes, sa juridiction de rattachement sont à Monaco.

Désormais, le parquet de la Principauté est saisi. Sollicité par les médias, il n’a pas donné suite aux demandes d’information. Silence radio, pour l’instant.

Un contrat qui interroge dès sa signature

Dès l’annonce de ce partenariat, les critiques avaient fusé. Comment un pays comme la RDC, avec des millions de déplacés, un championnat national à l’agonie et des infrastructures délabrées, pouvait-il investir près de 5 millions d’euros dans un club européen ?

Les associations de la société civile congolaise s’étaient immédiatement émues. « Le championnat national est à l’agonie, le pays n’a pas d’infrastructures dignes de ce nom », dénonçaient-elles dès juin 2025 . René Mukalay, journaliste sportif congolais, n’avait pas mâché ses mots : « Le football congolais est mort. Il y a un vrai problème d’organisation, d’infrastructures, de formation et d’argent. Et un ministre a convaincu le gouvernement qu’il fallait mettre plusieurs millions d’euros pour mettre le nom de la RDC sur la vareuse de l’AS Monaco. C’est une blague » .

Un tik-tokeur avait même pointé du doigt l’état de délabrement des toilettes du Stade des martyrs de Kinshasa, symbole criant des priorités inversées .

L’AS Monaco se défend, le contexte sécuritaire interroge

Contacté précédemment par L’Équipe, l’AS Monaco avait tenu à se défendre. Le club assure avoir « pris toutes les précautions d’usage avant la conclusion de cet accord ». Plusieurs échanges et rencontres se sont tenus, et les représentants du partenaire ont fait part d’un « fort intérêt quant à la visibilité qu’un club comme le nôtre permet d’acquérir » .

Pourtant, le contexte sécuritaire en RDC jette une ombre sur ces arguments touristiques. Le ministère français des Affaires étrangères indique sur son site que « les voyages sont déconseillés sur l’ensemble du territoire » de la RDC pour les touristes, et que « les conditions de sécurité ne sont pas réunies » . Difficile, dans ces conditions, de vendre du rêve balnéaire ou des safaris photo.

D’autres contrats, d’autres polémiques

L’accord avec l’AS Monaco n’est pas un cas isolé. La RDC a également conclu des partenariats avec deux autres géants européens : l’AC Milan et le FC Barcelone . Pour le club catalan, les montants évoqués donnent le vertige : plus de 40 millions d’euros sur quatre ans .

L’ONG Amnesty International s’était émue, évoquant l’utilisation du football comme plateforme pour « blanchir les violations des droits humains » en RDC . Olivier Kamitatu, opposant politique, avait qualifié ces dépenses de « probablement l’une des décisions les plus scandaleuses que les autorités de la RDC n’aient jamais prises », rappelant que près de 28 millions de Congolais souffrent de la faim .

Un modèle rwandais qui fait débat

Cette stratégie de nation-branding par le football s’inspire ouvertement du modèle rwandais. Depuis 2018, « Visit Rwanda » est affiché sur les maillots du PSG, d’Arsenal et de l’Atlético Madrid. Une stratégie payante sur le plan touristique : deux ans après son lancement, les revenus liés au tourisme avaient bondi de 42% au Rwanda .

Mais Jean-Baptiste Guegan, géopolitologue du sport, nuance : « Il est évident que la symétrie entre la stratégie de la RDC et la stratégie rwandaise est manifeste. La vraie question est : est-ce que cela peut fonctionner ? Cela a fonctionné avec le Rwanda. La RDC veut changer l’image du pays associée à la guerre. Mais le risque est que les Congolais commencent à questionner l’utilité de cet argent alors qu’il pourrait être investi dans des hôpitaux et des écoles » .

Me Diakiese : « Si le parquet ne poursuit pas, nous saisirons un juge »

Du côté des plaignants, la transmission du dossier à Monaco n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Me Diakiese qualifie cette étape de « positive », même s’il rappelle que « l’AS Monaco joue dans le Championnat de France », une allusion discrète à ce qu’il considère peut-être comme un abandon de compétence trop rapide.

Surtout, l’avocat prépare déjà la suite. « Si le parquet ne poursuit pas, nous avons suffisamment d’arguments pour entamer une autre étape et saisir un juge d’instruction », prévient-il . Une menace claire : si la voie pénale monégasque ne donne pas satisfaction, une plainte avec constitution de partie civile pourrait être déposée, forçant la désignation d’un magistrat instructeur.

Un contrat suspendu ?

Selon certaines sources, le contrat de naming aurait été suspendu le temps de l’enquête. AfricaSoccer.com évoque une « mise en attente » de l’accord, Monaco ne devant pas afficher le branding congolais sur ses maillots tant que l’enquête n’est pas conclue . Une information qui, si elle était confirmée, montrerait que le club prend ses distances le temps que la justice fasse son œuvre.

L’ombre du Rwanda et du M23

Il est impossible d’évoquer ces contrats sans les replacer dans le contexte géopolitique régional. Les tensions entre la RDC et le Rwanda, ravivées par le soutien de Kigali au M23, donnent une dimension supplémentaire à cette affaire.

Mercredi, le Conseil rwandais du développement a officialisé la rupture du partenariat liant Arsenal au programme « Visit Rwanda ». En toile de fond, les accusations de prédation autour des minerais de sang et les violences dans l’est de la RDC . Difficile, pour les clubs européens, de naviguer sans dommages dans ces eaux troubles.

Ironie du sort, la RDC, en voulant singer son voisin rwandais, se retrouve aujourd’hui confrontée aux mêmes écueils. La même stratégie, les mêmes critiques, les mêmes risques judiciaires.

Conclusion : une affaire à suivre

Le ballon est désormais dans le camp monégasque. La justice de la Principauté va devoir se saisir de ce dossier explosif. Elle examinera l’origine des fonds, leur traçabilité, la réalité des contreparties offertes par le contrat. Elle entendra peut-être les témoins, les experts, les parties civiles potentielles.

Pendant ce temps, en RDC, le championnat national reste à l’agonie. Les infrastructures sportives vieillissent. Et des millions de Congolais continuent de se demander si leur argent, celui de l’État, est bien utilisé.

L’affaire AS Monaco-RDC n’est pas qu’une histoire de football. C’est l’histoire d’un pays qui cherche sa place dans le monde, qui veut soigner son image, mais qui doit d’abord guérir ses plaies intérieures. La justice, désormais, dira si les moyens employés pour ce rayonnement étaient légitimes.

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