Politique




Joseph Kabila met en garde contre une « soudanisation » de la crise en RDC

L'ancien président de la République démocratique du Congo sort de son silence. Dans un entretien accordé à un média belge,…

L’ancien président de la République démocratique du Congo sort de son silence. Dans un entretien accordé à un média belge, Joseph Kabila a livré sa lecture sans concession de la crise sécuritaire qui ravage l’est du pays. À 25 ans de l’accord de Sun City qui avait mis fin à la dernière grande guerre africaine, l’ancien chef de l’État dénonce une « dictature qui s’installe » et des « va-t-en-guerre au pouvoir ». Il met en garde : si la voie du dialogue n’est pas prise, la RDC risque de connaître le même sort que le Soudan.

Vingt-cinq ans après avoir hérité d’un pays en morceaux, Joseph Kabila regarde avec inquiétude la trajectoire empruntée par son successeur. Dans une interview accordée à un média belge, le président honoraire livre une analyse à la fois historique et prophétique de la situation actuelle.

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Pour lui, la crise dans l’est de la RDC n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix politiques, et les mêmes options se posent aujourd’hui qu’en 2001, lorsqu’il est arrivé au pouvoir dans un pays envahi par plusieurs armées étrangères et déchiré par des rébellions.

« En 2001, on était plus sages »

L’ancien chef de l’État convoque la mémoire de ses débuts à la tête du pays. Il avait 30 ans lorsqu’il a succédé à son père, Laurent-Désiré Kabila, assassiné. Le Congo était alors le théâtre de ce qu’on appelait la « guerre africaine », la plus meurtrière depuis la Seconde Guerre mondiale.

« On s’était dit qu’il n’y avait pas dix mille pistes de solution. Soit on continuait la guerre, soit on faisait la paix », raconte-t-il. « On était peut-être très jeunes mais je pense qu’on était plus sages que la plupart des vieux d’aujourd’hui. »

Face à ses alliés angolais, zimbabwéen et namibien, le jeune président avait tenu tête. À Luanda, puis à Harare, il avait martelé une seule idée : les Congolais doivent s’approprier leur destin, tous les pays étrangers doivent partir, et un dialogue inclusif avec tous les acteurs du conflit est la seule issue.

Un an plus tard, l’accord de Sun City était signé. Quelques mois après, un gouvernement de transition était mis en place. Le pays, unifié, entamait une décennie de reconstruction.

« Des va-t-en-guerre au pouvoir »

Aujourd’hui, le constat de Joseph Kabila est amer. La sagesse d’alors a cédé la place à une logique de confrontation.

« Aujourd’hui, je dois constater qu’il n’y a plus la même sagesse. On a plutôt des va-t-en-guerre au pouvoir », déplore-t-il.

L’ancien président affirme avoir conseillé, dès le début de la crise actuelle, l’option de la négociation. En vain. « La réponse a toujours été « on va faire la guerre ». Cinq ans plus tard, on est toujours dans la même foutue guerre », lance-t-il, laissant percer une frustration longtemps contenue.

Cette prise de position intervient alors que le gouvernement congolais est engagé sur deux fronts diplomatiques : des négociations avec le mouvement AFC-M23 à Doha, et des discussions bilatérales avec le Rwanda à Washington. Des accords ont été signés, mais la situation sécuritaire sur le terrain reste désastreuse.

Le spectre de la « soudanisation »

L’avertissement de Joseph Kabila est d’une gravité rare. Il ne parle pas de balkanisation, terme souvent utilisé par les autorités congolaises pour dénoncer les projets de partition du pays. Il emploie un mot plus lourd encore : « soudanisation ».

« Beaucoup évoquent la balkanisation, moi je parle de la soudanisation de la crise en RDC. Il y a des points communs entre ce que traverse notre pays et ce qui a amené l’implosion du Soudan », prévient-il.

Une référence glaçante au conflit qui a déchiré le Soudan à partir de 2023, opposant l’armée régulière aux Forces de soutien rapide (FSR), faisant des centaines de milliers de morts et provoquant la plus grande crise de déplacement au monde.

« Je ne pense pas que cela arrivera, mais il faut bien reconnaître que les ingrédients sont en place. Et si on ne gère pas bien la crise, on risque d’avoir des situations qui sont tout à fait incontrôlables », insiste l’ancien président.

Un diagnostic qui divise

Si les propos de Joseph Kabila trouvent un écho dans une partie de l’opinion congolaise, lasse d’une guerre qui n’en finit pas, ils sont loin de faire l’unanimité. Ses détracteurs lui rappellent qu’il a dirigé le pays pendant près de deux décennies sans parvenir à éradiquer les foyers de tension dans l’est.

D’autres voient dans cette sortie médiatique une tentative de repositionnement politique, à quelques mois d’échéances électorales cruciales.

Mais au-delà des calculs partisans, le diagnostic de l’ancien président pose une question fondamentale : la paix peut-elle se construire sans dialogue avec ceux qui portent les armes ? L’expérience de Sun City répondait par l’affirmative. L’actuelle stratégie militaire de Kinshasa, soutenue par une partie de l’opinion, mise sur la force.

Le poids des mots

Ce qui frappe dans l’intervention de Joseph Kabila, c’est la précision des termes. Il ne parle pas de « dialogue » comme d’un vœu pieux, mais comme d’une méthode éprouvée. Il ne critique pas seulement la gestion de la crise, mais ce qu’il perçoit comme un changement de régime : « tribalisme, népotisme, vraie dictature qui vient de s’installer ».

Des accusations qui risquent d’envenimer encore un peu plus les relations entre les deux hommes qui se partagent, de loin, la scène politique congolaise.

Pendant ce temps, dans les territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, les civils continuent de payer le prix d’une guerre dont personne ne semble maîtriser l’issue. Les accords se succèdent, les déclarations s’enchaînent, les armes ne se taisent pas.

La « sagesse » de 2001 a sauvé le Congo de l’implosion. Vingt-cinq ans plus tard, l’appel de Kabila résonne comme un avertissement. Reste à savoir s’il sera entendu, ou si le pays, comme il le craint, s’engagera un peu plus chaque jour sur la pente glissante qui mène à l’inconnu.

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