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Cambrioler les poubelles de supermarchés contre le gaspillage alimentaire

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Cagoulé et armé d’une lampe frontale, Andrea se glisse de nuit sous l’imposante grille bloquant l’accès à l’arrière-cour d’un supermarché berlinois. En quelques pas, il accède à sa cible: un conteneur débordant de denrées encore consommables.

« Il faut se dépêcher, respecter les lieux et surtout ne pas se faire repérer par la police car récupérer des invendus dans une poubelle est illégal en Allemagne », susurre ce jeune homme de 22 ans qui milite de cette manière contre le gaspillage alimentaire.

Etudiant en master de physique, il précise ne pas être dans le besoin mais participe à ces virées nocturnes, parfois en groupe, plusieurs fois par semaine, pour des « raisons politiques ».

« Je combats ce système basé sur l’hyper-consommation. Ma grand-mère m’a toujours dit: +Ne balance pas la nourriture!+, mais des gens préfèreront jeter des choses plutôt que de les laisser gratuitement (aux nécessiteux)! », enrage-t-il.

Sa moisson du jour, qu’il enfourne dans son gros sac à dos: pâtes et brique de lait d’amande (aux emballages abîmés), fruits exotiques (bien mûrs), salades (théoriquement périssables le lendemain), chocolats de Pâques et huile d’olive truffée.

Il les partagera le lendemain avec ses colocataires et une cuisine solidaire distribuant gratuitement des repas.

Passible d’une amende pouvant atteindre plusieurs centaines d’euros, le glanage (« containern » en allemand) est interdit car considéré comme du vol: tout objet déposé dans une poubelle située hors des espaces publics reste une propriété privée jusqu’à sa collecte.

Partout en Allemagne, des centaines d’activistes réunis en comités locaux optent néanmoins pour l’illégalité.

– Pétitions –

Fin janvier, le cas de deux étudiantes près de Munich (sud) a mis un coup de projecteur sur cette forme de militantisme. Elles ont été condamnées pour « vol grave » à huit heures de travail social et 225 euros d’amende avec sursis pour avoir fauché des aliments dans des poubelles d’un supermarché.

« Quiconque a déjà jeté un oeil dans une telle poubelle est immédiatement frappé par l’ampleur des déchets encore très bons », expliquent à l’AFP par mail les deux « délinquantes », « Caro » et « Franzi », qui préfèrent garder l’anonymat.

Dans une , qui a dépassé 140.000 signatures, elles enjoignent aussi le gouvernement allemand à légiférer, sur le modèle français ou belge, pour obliger les grandes surfaces à donner les invendus à des oeuvres caricatives. Une européenne similaire en comptabilise 1,5 million.

« Une législation (du glanage) comme en France doit être la prochaine étape si le commerce n’agit pas de son propre gré », abonde Tanja Dräger de Teran, spécialiste alimentation au Fonds mondial pour la nature (WWF). Car la grande distribution constitue « un acteur central permettant d’améliorer le système entier ».

En France, une loi de 2016 contre le gaspillage alimentaire interdit aux grandes surfaces de plus de 400m2 de jeter de la nourriture ou de rendre leurs invendus impropres à la consommation. Depuis son entrée en vigueur, 10 millions de repas ont été distribués et les dons aux associations ont augmenté de 22%, se félicite Arash Derambarsh, l’un des instigateurs de cette loi.

Mais en Allemagne, le bon-vouloir des commerçants prime. Le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation met même en garde contre le glanage et ses risques du fait de l’interruption de « la chaîne du froid ».

Il juge aussi que les supermarchés collaborent « très bien » avec les banques alimentaires sur la base du volontariat, une stratégie qui selon celles-ci bénéficie à 1,5 million de personnes dans le besoin.

– Consommateurs vs industrie –

Onze millions de tonnes de nourriture sont jetées chaque année en Allemagne, selon le gouvernement. Un chiffre qui, selon le WWF, atteint 18 millions si l’on inclut les produits agricoles qui, pour diverses raisons (fruits et légumes trop mûrs, ne correspondant pas aux normes, etc), n’entrent pas dans les circuits de vente.

Les pertes alimentaires en Allemagne représentent ainsi une part conséquente du gaspillage à l’échelle de l’UE, évalué par le Parlement européen à 88 millions de tonnes par an dans les 28 pays de l’Union.

Dès 2012, le gouvernement d’Angela Merkel a affiché l’objectif de diviser par deux le gaspillage alimentaire d’ici 2030 sur le territoire allemand, en ligne avec les recommandations de l’ONU. Mais sans effet notable.

Fin février, la ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, Julia Klöckner, a relancé le sujet en présentant un « plan national » avec les mêmes objectifs, principalement tourné vers l’éducation des citoyens et des comportements alimentaires.

Si les militants environnementaux saluent cette nouvelle tentative, ils regrettent que le plan ministériel se focalise sur la responsabilité du consommateur.

« Ici, comme pour la question des déchets plastiques, nous ne trouvons pas normal que ce soit le seul consommateur qui soit pointé du doigt alors que les professionnels » sont responsables de « 60% du gaspillage alimentaire global », assène Tanja Dräger de Teran.

« Franzi » et « Caro » sont du même avis: le problème ne peut être « résolu uniquement par des mesures basées sur le volontariat », disent-elles.

Pour ces étudiantes, la lutte contre le gaspillage est aussi un moyen pour combattre le réchauffement climatique: gaspiller moins, c’est exploiter moins les ressources naturelles, produire moins et donc émettre moins de gaz à effet de serre.

Ce que rappelait un rapport sur la biodiversité publié début mai par des experts de l’ONU.



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