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Gianni Pittella : « La responsabilité de l’Etat congolais est engagée dans la répression sanglante du 31 décembre »

Gianni Pittella

Comment analysez-vous l’évolution politique actuelle en RDC, avec la récente répression de la marche organisée par l’Eglise catholique. Le jour de l’événement, vous avez déclaré que des sanctions sévères doivent être prises. Sanctions contre qui ?

Gianni Pittella : Avant toute chose, je réitère mes plus sincères condoléances aux familles des victimes de la répression policière sanglante du 31 décembre. Une répression totalement injustifiée et disproportionnée par rapport à l’attitude pacifique exemplaire des manifestants, de la société civile et de l’opposition. Je tiens par ailleurs à exprimer toute ma solidarité au Cardinal Laurent Monsengwo et à l’Eglise catholique en RDC.

Ce qui s’est passé à Kinshasa et dans d’autres villes congolaises, et tout particulièrement dans les lieux de culte catholiques, est proprement inacceptable. C’est une atteinte très grave portée à la liberté d’expression et aux droits des citoyens qui ont répondu de manière pacifique à l’appel du Comité laïc de coordination pour demander des mesures d’apaisement prévues dans l’Accord de la Saint-Sylvestre et au Président de Kabila de déclarer officiellement qu’il ne se présentera pas aux prochaines élections présidentielles.

La Constitution congolaise permet à chaque citoyen de manifester librement et pacifiquement son opinion. Force est de constater que ce droit fondamental a été une nouvelle fois bafouée par les autorités congolaises. Je suis consterné par les images qui ont été diffusé lors des manifestations où l’on voit des personnes menacées, frappées ou abattues par les forces de l’ordre congolaises.

Ce sentiment est encore plus profond suite à l’interdiction faite aux familles des victimes et aux associations de défense des droits de l’homme d’accéder aux morgues ou aux centres de détention. Cette interdiction n’a pas épargnée les équipes du Haut-Commissariat des Nations-Unies aux droits de l’homme qui ont par ailleurs déclaré que le bilan des victimes supérieurs est probablement supérieur à ce que le pouvoir en place veut nous faire croire.

À mon grand étonnement, ce même pouvoir assure entre autre que parmi les victimes il n’y aurait aucun manifestant. Face à ce déni de la réalité et la soif de justice des congolais, nous demandons l’ouverture d’une enquête indépendante sur les crimes commis le 31 décembre afin d’identifier leurs auteurs, de faire toute la lumière sur la chaine de commandement et de traduire en justice les principaux responsables à travers des procès justes et équitables.

Concernant les sanctions, elles doivent être ciblées contre les personnalités du pouvoir en place qui seront retenus responsables des évènements sanglants de cette date qui marquera l’histoire récente de la RDC. De mon point de vue, la responsabilité de l’Etat congolais est engagée. La situation est d’autant plus grave que, sous l’impulsion de notre groupe politique, une résolution d’urgence sera débattue et adoptée au cours de la session plénière prévue au Parlement européen la semaine prochaine.

Les autorités congolaises ont mandaté un collectif d’avocats pour déposer deux recours en annulation contre les sanctions européennes à l’encontre de 8 des 16 personnalités congolaises visées. Le recours politique a été déposé auprès du Conseil de l’UE et un recours judiciaire auprès de la Cour européenne. Etes-vous au courant de cette procédure et pensez-vous que l’Union européenne puisse revoir sa position ? Comment évaluez-vous aujourd’hui l’impact de ces sanctions ?

Toute personnalité visée par des sanctions de l’UE est libre de s’y opposer en sollicitant les autorités européennes compétentes. La révision de la décision prise par le Conseil de l’UE, et donc des Etats Membres, dépendra du jugement de la Cour européenne. Mais les congolais doivent savoir que les sanctions ne sont pas prises à la légère et qu’elles sont le fruit d’une analyse très minutieuse des faits.

Quant à leur impact, certains ont exprimé un certain scepticisme, mais les congolais doivent savoir que sans ces sanctions, auxquelles s’ajoutent celles imposées par Washington, la répression aurait été encore plus féroce. Malgré la gravité de la situation, je pense qu’à Kinshasa des membres du pouvoir en place ne sont pas très sereins. Comme vous le savez le limogeage du chef de la police de Kinshasa n’a pas été le fruit du hasard.

A cela s’ajoute l’impossibilité pour les personnalités sanctionnées de se rendre sur l’ensemble des territoires de l’Union Européenne, ce qui est problématique car leur capacité à représenter l’Etat congolais à l’étranger est limitée. Et l’UE, y compris ses Etats Membres, est un partenaire politique et économique majeur de la RDC.

Au sein du Groupe des Socialistes et Démocrates européens, dont la démocratie et les droits de l’homme sont au cœur de notre agenda politique, l’inquiétude est grande car le climat politique congolais se dégrade et que les libertés fondamentales sont continuellement bafouées.

Nous craignons une logique jusqu’au boutiste du pouvoir en place qui aurait des conséquences inimaginables pour la RDC et l’Afrique centrale. Un élargissement des sanctions doit être envisagé.


Selon le ministre congolais des affaires étrangères, ces personnalités les propres règles de l’UE n’ont pas été strictement respectées, car ces personnalités n’ont eu aucune possibilité de pouvoir présenter leur moyen de défense par rapport aux griefs articulés contre elles. Il a qualifié ces sanctions de « pression politique ». Les sanctions prises par l’UE sont-elles politiques ou juridiques ?

Les sanctions sont politiques, et comme je l’ai souligné des recours sont possibles.

L’Union européenne envisage-t-elle d’engager des consultations au titre de l’article 96 de l’accord de Cotonou et, le cas échéant, d’activer cet article en suspendant les appuis financiers directs fournis à l’administration congolaise, tout en maintenant son soutien financier à la population, comme vous l’avez récemment évoqué ?

Je n’ai jamais déclaré que l’Union Européenne envisageait d’engager des consultations au titre de l’article 96. Il est bon de rappeler que l’UE est constituée de plusieurs institutions, dont le Parlement européen qui peut solliciter le Conseil de l’UE, l’institution représentant les États membres, de lancer une procédure de consultation auprès d’un gouvernement issu d’un pays ACP à travers une invitation formelle.

En évoquant l’article 96, je me suis exprimé en tant que président d’un groupe politique du Parlement européen, en soulignant que c’était une des options disponibles sur la table. L’activation de l’article 96 ne peut être qu’une action de dernier recours car elle est lourde de conséquence.

Je pense qu’à ce stade il faut continuer à maintenir une pression maximale sur le régime et les autorités congolaises afin que l’esprit de l’Accord de la Saint-Sylvestre et le calendrier électoral soient respectés.

Cela passe entre autre par la libération des prisonniers politiques, l’instauration d’un climat d’apaisement politique favorisé par une déclaration du Président Kabila à ne pas se présenter aux prochaines élections et la garantie que chaque citoyen congolais puisse exprimer librement son opinion.

Qu’en est-il aujourd’hui de l’initiative selon laquelle 20 eurodéputés soutiennent 20 défenseurs de droits humains congolais. Quelles sont les actions qui ont été menées par ces députés en général et par vous en particulier ?

Face à l’aggravation des menaces qui pèsent sur les activistes congolais pour la défense des droits de l’homme, en accord avec certaines organisations de la société civile et avec l’appui de la Fédération Internationale des droits de l’homme (FIDH) et de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), vingt députés européens de tout bord ont décidé de soutenir un nombre équivalent d’activistes congolais pour informer, alerter et mobiliser la communauté internationale sur leur sort et agir en leur faveur. Pour des raisons de sécurité, nous ne pouvons dévoiler leurs noms, mais les organisations congolaises associées à cette initiative lancée lors de notre dernière de la Semaine de l’Afrique en septembre dernier sont connues.

Nous savons que la répression du 31 décembre ne les a pas épargnés. Les députés européens sont en contact avec eux et nous prendrons toutes les mesures possibles pour garantir au mieux leur protection ou favoriser leur libération dans les cas d’arrestations.

Nous resterons mobilisés sur le sort réservé aux militants de Filimbi, dont Carbone Beni et ses collègues arrêtés récemment et ceux qui ont été condamnés dans le Kasaï-Central.

Nous avons reçu des informations extrêmement inquiétantes sur les conditions de détention de Carbone Beni, et nous demandons donc sa libération immédiate ainsi que celle de ses collègues.

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